En 1992, la réalisateur de dessin animé Hiroshi Harada - après des années de travail en solitaire - parvient enfin à sortir son chef d'oeuvre d'animation maison : Shojo Tsubaki (commercialisé en France sous le titre Midori). Midori est une adaptation cinématographique du "gekiga" (BD pour adultes) de Suehiro Maruo : "la Fille-Camélia". Tsubaki est le nom d'une fleur rouge qui, à peine éclose, s'éparpille au vent. Comme la fleur de cerisier (Sakura), traditionnellement associée aux garçons, la tsubaki symbolise au féminin la fragilité de l'existence.
Cette histoire d'enfant-victime tire sa substance d'un fantasme nippon associé aux voleurs d'enfants. Les Japonais ont longtemps eu peur de ces ravisseurs, qui jusque pendant les années cinquante - dit la légende -, vendaient les enfants à des cirques ambulants après les avoir artificiellement déformés.
Le dessin animé commence donc dans les ruelles noires d'une ville encore privée d'électricité : Midori, née sous une mauvaise étoile, est obligée de vendre des fleurs sous un pont de chemin de fer. Son père a disparu et sa mère, paralysée, meurt. Midori, pour survivre, se rend alors chez un montreur de phénomènes qui lui avait généreusement proposé une aide. Hélas!, la baraque de foire comme un piège se referme sur elle. Un homme-tronc, un hermaphrodite, un blessé de guerre, un hypnotiseur qui peut entrer dans des bouteilles et un monstre marqué au front du signe "goblin", deviennent ses gardiens des enfers. Midori passe de l'autre côté du miroir, dans le monde des fantasmes cruels et de l'horreur.
Suehiro Maruo a su rendre avec une force extraordinaire les peurs et les obsessions de l'enfance. Mais cet imaginaire est celui d'une autre époque : Midori ne connait pas la télévision, elle baigne dans une atmosphère toute pétrie de nostalgie. Pour mieux rendre l'impression du passé, le réalisateur Harada a schématisé les mouvements des personnages et simplifié l'animation, pour imiter les spectacles de Kamishibai, la lanterne magique japonaise qui est l'ancêtre du dessin animé. Il a aussi donné à son travail les couleurs que les studios de la Toei utilisaient dans les années 60-70, afin de donner à son travail l'aspect surrané des premières animations nippones.
Le mouvement underground marque aussi profondément ce film. La musique a été composée par J.A. Cesar, directeur de la salle de théâtre Banyunryoku ("la gravitation universelle), seulement connue des initiés comme un des centres de la création souterraine. Les doubleurs de Midori (Paranoia Hyakkaten, Gessyoku Kagekidan, Gekidan Izaribi...) font aussi partie du milieu.
Au Japon, le théâtre underground a fait des "freaks" un sujet de prédilection : le père du mouvement, Shuji Terayama (pour lequel J.A. Cesar avait déjà composé des musiques), se prétendait plutôt montreur de phénomènes que metteur en scène. Fondateur du théâtre Tenjosajiki ("le paradis"), il avait recruté des nains, des obèses et des géants comme comédiens. A cette époque (68-70), Tokyo se modernisait : c'est pour cette raison que l'univers triste, nostalgique, des fêtes foraines a attiré tant de créateurs. Il constituait un univers parallèle, marqué par une tradition de légendes et de contes pour enfants riche en images et en sensations fortes.
La séquence de Midori qui montre les personnages éclater d'un rire énorme, effrayant, à gorge déployée, est empruntée à une pièce de Terayama : cette création, consacrée à Fellini, reprenait les images de matrones échevelées, prises de rires ou de sanglots cathartiques dans l'ivresse de la fête. Le dessin animé, de la même manière, sert d'exutoire halluciné à la violence de l'imaginaire japonais.
J'ai rencontré Hiroshi Harada fin 90, lors de l'Etrange Festival. Il était venu avec sa femme qui m'a offert des photos de ses oeuvres : elle réalise des poupées à la Hans Bellmer, des poupées ambigues à la peau d'argile peinte avec des pigments naturels, aux dents de céramique et aux prunelles de taxidermiste insérées dans les orbites. C'était un très beau couple. Ils partageaient l'amour du bizarre.
Retrouvez la musique du film ici : les éditions du Lézard Noir ont publié un Digipack en édition limitée, comprenant la musique sublime, inquiétante et morbide de J.A. Cesar et les textes des chansons de Maruo.
Le dessin animé est en DVD chez Cinemalta.
par Copyright : Agnès Giard
publié dans :
Livres-Art Japon